Urbanisation des littoraux : entre charge historique, dynamiques démographiques et stratégies territoriales – le cas du Maroc
Par Ahmed Khalid Benomar, Conseiller auprès du Ministre de l’Économie et des Finances du Royaume du Maroc
La ville, un fait civilisationnel
Au-delà des approches techniques ou fonctionnelles, la ville porte, dans de nombreuses régions du monde, une dimension profondément historique et symbolique. Dans le monde arabo-musulman notamment, elle est indissociable d’une construction civilisationnelle.
Le terme même de ville - madīna (مدينة) - renvoie à l’origine à al-Madīna al-Munawwara, la ville prophétique. La ville y apparaît comme le lieu de l’accomplissement de l’homme et de la société.
Cette dimension contribue à expliquer une réalité encore très forte aujourd’hui : une attractivité persistante des villes, au-delà des seules logiques économiques. Dans de nombreux contextes africains et méditerranéens, la ville reste associée à la réussite sociale, à l’accès aux services et à une forme d’ascension individuelle.
Cette réalité est partagée aussi bien par les médinas historiques marocaines que par les grandes agglomérations du Sahel ou du Proche-Orient. Dans des contextes aussi variés que le Caire, Dakar ou Casablanca, la ville incarne un horizon collectif, une promesse d’intégration et de mobilité sociale qui dépasse la seule rationalité économique.
Un littoral sous pression : dynamiques urbaines et exode rural
Le Maroc illustre pleinement ces dynamiques. Le pays connaît encore une phase active d’urbanisation, avec une part significative de la population vivant en milieu rural, autour de 30 % aujourd’hui.
Cette situation se traduit par une pression continue sur les villes, en particulier sur les villes littorales, qui concentrent à la fois opportunités économiques, connectivité internationale et attractivité résidentielle.
Dans les régions du nord, proches de l’Europe, cette dynamique est particulièrement marquée. Longtemps marginalisées, ces régions sont aujourd’hui devenues des espaces stratégiques.
L’exemple de Tanger est emblématique : la croissance démographique y est rapide, avec des quartiers comme Fahs Beni Makada connaissant des évolutions extrêmement rapides.
Selon le Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH) 2024 du Haut-Commissariat au Plan, Tanger est devenue la deuxième ville du Maroc avec 1,27 million d’habitants. La région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma a enregistré entre 2014 et 2024 un taux d’accroissement annuel moyen de 1,26 %, soit près de 50 % au-dessus de la moyenne nationale (0,85 %). En milieu urbain, ce taux atteint 2,16 % par an. Le quartier de Beni Makada figure parmi les quatre communes marocaines ayant gagné plus de 100 000 habitants sur la décennie — témoignant de la rapidité des transformations périphériques. Sur l’ensemble de l’axe Safi-Tétouan, la littoralisation progresse à un rythme deux fois supérieur à la moyenne nationale.
Les limites des approches classiques de l’urbanisation
Plusieurs modèles d’aménagement ont montré leurs limites. Laisser-faire urbain encadré par les infrastructures, villes nouvelles sans attractivité réelle ou encore planification sectorielle non intégrée ont souvent conduit à une urbanisation désordonnée, à des déficits d’équipements et à une faible appropriation par les populations.
Ces constats sont particulièrement visibles dans les espaces littoraux, où les dynamiques sont rapides et souvent difficiles à maîtriser.
Au Maroc, certains pôles urbains du nord illustrent ces limites : Al Hoceïma a perdu 11 % de sa population entre 2014 et 2024, Berkane 9 %. Ces villes souffrent d’un manque de diversification économique et d’une offre de services insuffisante pour retenir leurs habitants. À l’échelle internationale, des exemples comparables s’observent dans plusieurs pays méditerranéens ou africains où la création de villes nouvelles n’a pas été accompagnée d’une stratégie économique cohérente — laissant des espaces urbanisés sans dynamisme propre.
Le littoral comme levier de compétitivité territoriale
Le nord du Maroc offre aujourd’hui un exemple intéressant de reconfiguration territoriale réussie autour du littoral.
Le développement du littoral ne peut se faire sans une prise en compte du monde rural. Celle-ci permet de limiter les pressions migratoires, d’améliorer les conditions de vie et de maintenir des équilibres territoriaux.
Par ailleurs, les plans de développement urbain intégrés, contractualisés et limités dans le temps, permettent une concentration des moyens, une cohérence des investissements et une meilleure capacité d’exécution.
La connectivité constitue également un facteur structurant majeur. Les infrastructures portuaires, les réseaux de transport et la multimodalité permettent d’inscrire les villes littorales dans des réseaux globaux.
Enfin, l’expérience des villes nouvelles montre qu’elles ne peuvent fonctionner sans masse critique de population, attractivité économique et services. L’expérience marocaine souligne l’importance de phases de lancement volontaristes.
Tanger Med illustre pleinement ce rôle structurant. Premier port en Méditerranée et en Afrique, 17eEVP mondial selon le classement Alphaliner, le complexe a traité en 2024 près de 187 millions de tonnes de marchandises et 11,44 millions de conteneurs EVP le deve(Équivalent Vingt Pieds), pour un chiffre d’affaires consolidé de 11,23 milliards de dirhams, en hausse de 12,3 % par rapport à 2023. Le Groupe gère plus de 3 000 hectares de zones d’activités économiques accueillant plus de 1 400 entreprises dans les secteurs automobile, aéronautique et logistique. Cette infrastructure a profondément recomposé la géographie économique du nord du Maroc et inscrit la région dans les chaînes de valeur mondiales.
Littoral, attractivité et modèles d’habiter
Les littoraux concentrent aujourd’hui des fonctions multiples — économiques, logistiques, touristiques et résidentielles. Ils deviennent des espaces de convergence des mobilités et des usages, mais aussi de tensions, notamment en matière de pression foncière, d’inégalités territoriales et de défis environnementaux.
Les enjeux environnementaux sont désormais au cœur des stratégies d’aménagement du littoral. L’érosion côtière, le stress hydrique et la vulnérabilité aux événements climatiques extrêmes posent la question de la durabilité des modèles d’urbanisation. Les nouveaux plans d’aménagement en cours de finalisation pour Tanger Médina, Benī Makāda et le littoral de Faḥṣ Anjra (homologué en 2024) intègrent progressivement cette dimension, en cherchant à concilier densification urbaine, préservation des espaces naturels et résilience climatique.
Crises, reconstruction et résilience urbaine
Les épisodes de crise rappellent que les villes sont des systèmes fragiles. Au Maroc, des événements comme les séismes d’Al Hoceïma et d’Al Haouz ont conduit à repenser les stratégies urbaines, les équipements et les modèles de développement. Ces situations ont parfois permis de transformer des crises en opportunités de recomposition territoriale.
Le séisme d’Al Haouz de septembre 2023 en est une illustration récente. Au-delà de la réhabilitation du bâti, la reconstruction a ouvert un chantier plus large : révision des normes parasismiques, renforcement des équipements ruraux, expérimentation de nouveaux matériaux adaptés au contexte local. La crise devient ainsi un moment de révision des standards urbains et de mobilisation accelérée des capacités d’ingénierie territoriale.
Conclusion
L’urbanisation des littoraux ne peut être pensée uniquement en termes techniques. Elle suppose une vision intégrée des territoires, une articulation entre rural et urbain et une capacité d’adaptation aux dynamiques globales.
Le cas du Maroc montre que le littoral peut devenir un levier de transformation économique et territoriale, à condition d’être inscrit dans une stratégie cohérente et inclusive.



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