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Polyphonie - La Côte Ouest, entre vides et pleins

  • 1 juin
  • 17 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 jours

Jacques Lévy, chercheur en science du social au rhizome Chôros. A reçu en 2018 le prix international Vautrin-Lud, considéré comme le prix Nobel de géographie.


La Côte Ouest, c’est-à-dire la façade atlantique de la France, de Dunkerque à Hendaye, est un objet singulier qui mérite attention. Je ne me lancerai pas dans ce projet de géographie synthétique qui tenterait de penser ensemble toutes les couches superposées et imbriquées qui concourent à fabriquer cet espace. Je me contenterai d’approcher cette singularité selon deux angles analytiques différents : d’abord analytiquement, pour essayer de comprendre ce que cet espace, qui se présente comme une ligne, peut signifier. J’en tirerai quelques conséquences permettant de situer ce lieu dans l’ensemble de lieux que constituent les espaces français et europée. Ensuite, j’aborderai deux thématiques, la composante démographique et la dimension touristique de cet espace. Enfin, j’inciterai à imaginer de quelle manière cette situation complexe, que j’appelle polyphonie, rend la Côte Ouest habitable.

 

Surfaces, point, lignes

 

On peut raconter l’histoire de l’espace mondial, à toutes les échelles, comme une combinaison de points, de lignes et de surfaces.

Dans le parcours de l’humanité, les surfaces ont joué un grand rôle, d’abord au Paléolithique car la quantité de ressources qui pouvaient être prélevées et la taille des populations qui pouvaient vivre un temps sur place, jusqu’à épuisement du stock, dépendaient de la taille de l’espace naturel disponible. Avec l’agriculture, cela devient une mise en ressource des caractéristiques bio-physiques du sol, des pentes et du climat grâce à l’action humaine, qui en fait des dispositifs productifs d’autant plus profitables que leur superficie est grande. Cela se termine avec les gisements fossiles, sources d’énergie et matières premières pour l’industrie, qui, même si leur distribution sur la planète reste aléatoire, sont aussi, dans l’ensemble, fonction des surfaces contrôlées.

La géopolitique, qui oppose par la violence les États dans la conquête de ressources exclusives, produit des guerres pour les surfaces qui permettent – en tout cas c’est ce que pensaient leurs promoteurs – de créer un cercle vertueux entre les stocks conquis par la force et, grâce à eux,  le renforcement d’une puissance militaire porteuse de nouvelles conquêtes. L’idée qu’il y aurait une proportionnalité de la prospérité et du bien-être à la surface occupée par une État ne tient cependant plus aujourd’hui : la plupart des pays les plus développés possèdent des territoires limités et ont renoncé depuis longtemps à la guerre. Sur les 13 pays les mieux classés selon l’indice de développement humain, onze ont une population inférieure à 20 millions d’habitants dont le territoire ne dépasse jamais les 350 000 km2 et dont six ont même une superficie inférieure à 100 000 km2.

La réussite d’une société se mesure surtout à ses points et à ses lignes. Les points ont été tout petits pendant longtemps, ce qui correspondait à un taux d’urbanisation très faible et qui a stagné jusqu’au début du XIXe siècle. Mais ils ont grossi. Les deux cartes de France (figures 1 et 2) montrent la visualisation géographique des mêmes informations localisées sur la  population obtenues grâce aux données téléphoniques, mais réalisée selon deux techniques cartographiques différentes, avec des unités spatiales proportionnelles aux surfaces sur le terrain (carte euclidienne) ou aux habitants (cartogramme). On voit que la France, qui était encore un pays de surface au début du XXe siècle, avec des densités similaires sur l’essentiel du territoire, est devenu un pays de points.


Figure 1. La France des surfaces. © La France habitée.
Figure 1. La France des surfaces. © La France habitée.

Ces deux cartes ont pour fondement la population effective, qui diffère du nombre de résidents – ceux qu’on suppose fixes dans les recensements, mais qui ne cessent de bouger. Grâce aux données téléphoniques recueillies sur une maille spatiotemporelle fine (48 000 territoires pour la France sur 8760 périodes par an), le groupe de travail La France habitée que Chôros et Transdev ont lancé en 2022 a pu dénombrer les habitants réellement présents dans chaque lieu à chaque instant et en faire la moyenne annuelle.

Le point est devenu une réalité zoomable presque à l’infini. La musique « spectrale » est un courant de la musique contemporaine qui pose qu’à partir de la même note, et idéalement au même instant, on peut fabriquer une grande diversité de sons. Il faut réviser notre géométrie des points, devenus des réalités spectrales. Et, de fait, l’idée même de ville répond à l’utopie d’un espace à zéro dimension : le maximum d’intensité sociale (→ ∞)dans le minumum d’étendue (→ 0).

 

Figure 2. La France des points. © La France habitée.
Figure 2. La France des points. © La France habitée.

Pour rendre cette utopie concrète, il faut quelques moyens techniques d’approximation, notamment la mobilité intra-urbaine, en sorte que tous les lieux qui composent la ville soient aisément et rapidement accessibles les uns aux autres. Ce sont ces procédés qui rendent possible que des espaces locaux soient bien plus grands que des villages. Autrefois, la métrique qui fixait les limites d’une ville potentielle, c’était celle de la marche à pied, ce qui limitait la taille des villes à quelques kilomètres carrés. De nos jours, la plus grande aire urbaine continue est actuellement le Delta de la rivière des Perles, au sud de la Chine, avec (au moins) la population de la France sur la superficie de l’Île-de-France. Et pour éviter les déchirures de cet espace en sous-espaces enclavés, on dispose de métros, de trains urbains et même de TGV qui marquent quelques arrêts à l’intérieur de l’espace urbain. En une heure, on peut donc accéder à des dizaines de millions de personnes, comme, autrefois, on pouvait traverser à pied en une heure une ville de 5 km de diagonale où vivaient, au maximum, quelques dizaines de milliers de personnes. Nous n’avons pas encore atteint de limites à cet égard. On n’est pas tout à fait au bout de l’histoire de l’urbanisation. Il y a encore quelques réserves de population en Asie orientale, car il y avait de très grandes densités dans les campagnes, et tous ces habitants n’ont pas tous migré vers les villes. Les points peuvent donc encore s’étoffer jusqu’à ce qu’ils comprennent, si on les regarde à une échelle élargie, peu ou prou toute la population. C’est pour bientôt.

Cela ne serait donc pas possible sans les lignes. Habiter, cela consiste à combiner de manière indissociable le séjour et le mouvement.

Les sociétés rurales sont plutôt sédentaires en comparaison de sociétés migrantes, nomades ou mobiles. La ruralité est une parenthèse dans l’histoire de l’humanité et les sociétés où elle dominait se sont jamais réduites à ses logiques. Sur les 300 000 ans qu’a, pense-t-on actuellement, vécu Homo sapiens, l’immense majorité de son histoire, c’était le Paléolithique, où la migration était vitale. Sur la partie de la planète où les conditions bio-climatiques s’y prêtaient, le poids des surfaces dans la production agricole et l’amélioration des rendements sur de petits terroirs a, pendant quelques dizaines de siècles rendue l’immobilité efficace. Cette parenthèse s’est refermée progressivement partout où elle s’était manifestée et avait profondément marqué les sociétés. Aujourd’hui même les agriculteurs, qui sont par ailleurs de moins en moins nombreux alors que la branche n’a quant à elle jamais été ausis productive, pratiques une mobilité, à diverses échelles de temps et d’espace, tout à fait comparable à celle des autres habitants. Il est donc utile de construire et d’utiliser la notion d’habitant, différente de celle de résident, principal ou secondaire. On est aussi un habitant lorsqu’on se déplace, dans sa voiture, annexe de la maison, ou dans l’espace public du bus, du tram, du métro ou du train. Nous habitons de multiples points (résidence principale, écoles, entreprises, multiples lieux de loisirs et de vacances et, de plus en plus plusieurs lieux liés au travail dont l’entreprise qui nous emploie n’est qu’une des occurrences) reliés par de nombreuses lignes si denses qu’elles finissent par transformer les réseaux en territoires.

 

 

L’interface avec la mer comme ligne de condensation

 

Si l’on prend la vallée du Rhône avec ses multiples infrastructures de mobilité souvent saturées, on a une bonne illustration de cet épaississement par la densité du mouvement. On peut aussi repérer un type particulier de ligne, comme le littoral atlantique, qui tire son existence de l’interface qu’elle assure avec la mer. C’est une longue histoire, pas seulement en France. Le littoral a été construit par les sociétés comme un dispositif de contact avec un environnement riche en ressources. La mer est un immense attracteur par ses propres attributs (pêche, extraction, loisirs aquatiques) et comme surface de transit, utile pour relier les espaces habités en permanence. Simultanément, c’est un milieu hostile. La ligne exprime le compromis entre les deux termes de cette tension qui a accompagné le développement des sociétés.

Aujourd’hui, selon la manière dont on définit le littoral, en faisant varier de zéro à deux cents kilomètres la largeur du trait de côte, on peut dire qu’il y a entre 6 et 60 % de la population mondiale qui habite sur les façades maritimes. La côte, ce sont les infrastructures de départ et d’arrivée des bateaux de pêche, des navires marchands et de vaisseaux de guerre ; la criée et les usines de traitement du poisson ; les chantier navals ; la plage ; les marinas ; le front de mer avec ses hôtels, ses resorts et ses campings, et tous les services présentiels qui accompagnent ces fonctions, au point que, au bout du compte, les raisons initiales de l’intérêt de la ligne deviennent secondaires dans un développement urbain devenu endogène qui possède sa propre dynamique : Tokyo, New York, Shanghai, Séoul, Djakarta, et même Singapour ou Rio de Janeiro profitent bien sûr de leur localisation à proximité de la côte mais elles se sont construit bien d’autres atouts.

La logique linéaire des littoraux constitue donc un processus fondamental dans l’histoire de l’espace pour des habitants qui n’ont pas de branchies mais vivent sur une planète majoritairement recouverte d’eau.

L’inflexion récente et massive du phénomène, c’est l’effet sunbelt : le rapprochement des résidences permanentes et des activités productives des lieux de vacances. Dans l’imaginaire d’une grande partie des habitants du Monde, la mer fait partie des lieux désirés pour y passer du temps à soi.

On peut donc voir cet événement en cours comme la conséquence l’immense expansion du temps libre dans la vie des individus dans une grande partie du Monde. Cette tendance à la coïncidence entre l’espace librement pratiqué et l’espace de vie en général traduit simplement le fait que le temps hors-travail est devenu, et de beaucoup, majoritaire dans l’existence, quel que soit l’échelle, du quotidien à la vie entière, qu’on utilise pour le mesurer.

 

Figure 3. Sunbelt au cap Nord. © Jacques Lévy, 2025.
Figure 3. Sunbelt au cap Nord. © Jacques Lévy, 2025.

Ce mouvement de fond n’est pas réductible à un climat particulier (les termes de sunbelt ou d’héliotropie sont trompeurs à cet égard), car les plaisirs de la mer ne se limitent pas, loin s’en faut, à la baignade et au bronzage. Les vieux ponts ou les grilles chargées d’histoire ne sont pas non plus nécessaires et même le cap Nord (71° N), situé à seulement 2000 km du pôle Nord et où les températures sont plus que fraîches toute l’année et où celles de l’eau plafonnent à 9° C, est devenu un spot littoral prisé. Là aussi, l’imaginaire spatial de l’« escapade romantique » prend ses marques (voir figure 3).

La Côte Ouest profite de ce nouveau phénomène, qui relance d’une nouvelle rétroaction positive l’interface avec la mer qui existait depuis longtemps.


Une France plutôt vide :  est-ce un problème ?

 

Vue d’Europe, la France est un pays peu dense.

C’est un empire, un petit empire continu, construit avant la projection d’un empire colonial à l’extérieur. L’Île-de-France a conquis différents territoires, par la guerre, la menace ou des alliances dynastiques. Dans la logique géopolitique de ces empires plutôt agraires, il fallait disposer d’un maximum de surface, mais aussi de différents types de production. C’est ce que le royaume de France a réussi à faire. La ressource agricole et les sociétés rurales qui constituaient le cœur de ce pouvoir ont été protégées par l’État plus longtemps que chez les voisins néerlandais, belge, britannique et allemand. À partir du XVIIIe siècle, les progrès techniques dans l’agriculture ont permis d’augmenter la productivité en même temps que les rendements, ce qui a progressivement vidé les campagnes, en particulier les plus prospères comme les plaines céréalières du Bassin parisien, tandis qu’ailleurs, c’est la faible rentabilité des exploitations qui, malgré les aides généreuses de l’État central puis de l’Union européenne, a fini par faire fondre la population des campagnes agricoles. Pendant ce temps, l’industrie absorbait les surplus, mais ceux-ci étaient restreints par l’autolimitation des agriculteurs à se reproduire, afin d’éviter la fragmentation de la propriété familiale. Cela a confiné la France rurale dans un univers de densités d’abord moyennes, puis de plus en plus faibles.

C’est toute la différence avec le flux massif et précoce de paysans vers les villes de l’Europe du Nord-Ouest. Inversement, la péninsule ibérique et l’Italie intérieure, centrale et méridionale, ont connu un exode rural non compensé par l’industrialisation. En conséquence, il y a en France un peu plus de surfaces vides qu’en Allemagne, mais moins qu’en Espagne. Est-ce un problème ? Non.

En 1993, Charles Pasqua avait lancé un débat national sur la base du slogan : « Le territoire se défait. » La preuve à ses yeux que le territoire se défaisait, c’était la comparaison entre deux cartes : celle de 1936, où l’on voyait un large aplat de densités de 50 habitants au kilomètre carré (la France était encore très rurale) et celle des années 1990, où l’on voyait une certaine différenciation, avec des points qui avaient grossi au détriment des surfaces. Au Festival international de géographie à Saint-Dié-des-Vosges, j’avais suggéré : « Osez le désert ! ». Je voulais dire que nous avions un territoire suffisamment vaste pour que nous puissions nous permettre d’établir de vastes parcs nationaux, où il est interdit de résider et même un peu d’habiter, et dont le principe est repris par des associations qui achètent des terres pour en faire des réserves naturelles dédiées à la vie sauvage – et interdites aux chasseurs.  En même temps, la France possède une aire urbaine de 13 millions d’habitants et six autres millionnaires (dont deux, Nantes et Bordeaux, sur la façade atlantique).

C’était aussi pour moi une manière de répondre à ce courant, très ancré en France, depuis la parution du livre de Jean-François Gravier, Paris et le désert français (1947) qui attribue aux villes et aux citadins, pervertis et stériles, tous les maux du pays. N’en déplaise à Gravier, ce sont les campagnes qui ont dépeuplé la France par leur logique propre et ce sont les villes industrielles et post-industrielles qui ont assuré jusqu’ici sa prospérité démographique. Par rapport à d’autres pays européens, la France a vraiment beaucoup de place, ce qui lui donne une liberté d’agencement appréciable.

Cela comptera aussi dans l’avenir car il faut s’attendre dans l’ensemble du Monde à une stabilisation autour de 9,5 milliards d’habitants avant la fin du siècle puis à une baisse de la population. L’Europe compte 450 millions d’habitants aujourd’hui, il est prévu qu’elle en aura seulement 420 en 2100. Les vides augmenteront donc. Par ailleurs, si l’on considère les relations entre villes et campagnes rural-urbain le processus de translation des campagnes vers les villes est en train de se terminer. Il existe encore un stock de population rurale en Asie orientale. À Java, par exemple, on trouvait, avant l’envolée de l’urbanisation, des densités rurales de 1 000 habitants au kilomètre carré, qu’on considère comme urbaines en Europe. Cette population bouge mais, même lorsqu’elle reste à la campagne, elle est de moins en moins rurale car, dans ces régions, l’urbanisation se fait in situ : les campagnes qui deviennent des villes. C’est ce qui s’est passé justement dans le delta de la rivière des Perles qui ont transformé la configuration de petites parcelles agricoles gorgées de travail humain en îlots urbains très compacts.

Le processus se poursuit mais on en voit la fin. L’histoire mondiale de l’urbanisation est en train de s’achever avec 100% d’urbains, qui vivront soit dans des villes, soit dans des campagnes urbanisées. Dans ce contexte, les campagnes européennes déjà peu denses se dépeupleront-elles encore au profit des centres des grandes villes ou une périurbanisation persistante tendra-t-elle à homogénéiser la géographie du peuplement ? Ou les deux : assistera-t-on à un partage territorial entre ces différents phénomènes (attractivité renforcée des centres, poursuite de la croissance périurbaine pour une partie des campagnes, déclin pour l’autre), comme on l’a vu ces dernières décennies ?

L’immigration extra-européenne et l’augmentation de la longévité compenseront-elles ces pertes ou au contraire le contrôle des frontières, l’émigration des Européens et une stagnation de l’espérance de vie renforceront-ils le phénomène ? Ces questions restent ouvertes et les réponses peuvent varier selon les sociétés locales, régionales ou nationales. Dans ce siècle à venir où l’on s’approchera d’un jeu à somme démographique nulle à différentes échelles, on ne peut exclure que les acteurs des espaces vides et ceux des espaces pleins proposent des stratégies d’accueil et de développement différentes, voire divergentes. Un marché démographique compétitif où l’attraction d’une ressource devenue rare pourrait faire partie des projets politiques et conduire à des attitudes non coopératives d’une région à l’autre pourrait se mettre en place.

 

Le pouvoir de peuplement des visiteurs étrangers

 

Cette perspective nous invite à réfléchir sur le fait que Côte Ouest va plutôt se trouver prise dans un phénomène de vases communicants, avec un volume global stabilisé. Il ne faut pas espérer de grandes « parts » qui changeraient tandis que l’ensemble du « gâteau » augmenterait. Non, le gâteau n’augmente pas, il va même plutôt baisser. Ce sont donc plutôt des mouvements à la marge qu’il faut s’attendre à observer.

Insistons alors sur le fait que la Côte Ouest possède un levier de développement spécifique : les étrangers. Grâce aux données téléphoniques, les analyses de La Franche habitée ont permis de conclure qu’il y a actuellement environ 7 millions d’habitants.années qui sont des visiteurs étrangers. Je ne parle pas du nombre de nuitées, mais d’années pleines : dans la France de 20265, il y a, un jour moyen de l’année, environ 64 millions de « nationaux » (y compris les immigrés et les touristes venant de France) et 7 millions d’étrangers. Cela signifie que ces habitants temporaires venus d’autres pays ont une capacité de peuplement d’environ 10% du total. Ce sont des chiffres que l’on n’avait pas du tout en vue lorsque l’on devait se contenter des enquêtes habituelles sur le tourisme. L’ampleur du phénomène était masquée pour une part parce que l’on se polarisait sur les nuitées payantes (qui représentent moins de la moitié du total des nuitées) et surtout parce qu’on réduisait le tourisme aux loisirs, alors que celui-ci est très divers : il ne relève pas seulement des vacances, des weekends ou des excursions, il concerne aussi le travail, les études, les rencontres professionnelles, les traitements médicaux, les pèlerinages, les événements sportifs ou les tournées des stars.


Figure 4. Les visiteurs étrangers en France. © La France habitée.
Figure 4. Les visiteurs étrangers en France. © La France habitée.

Sur le cartogramme (figure 4), les densités sont impressionnantes, supérieures à celles des Français dans les hauts-lieux touristiques, mais aussi les masses, représentées par la surface des unités spatiales sur la carte. Ces visiteurs apportent une contribution substantielle non seulement à l’activité, mais aussi au peuplement, au fond de carte de la France contemporaine. Sur la façade atlantique, l’été, les Allemands sont la nationalité la plus représentée en bord de mer, du nord au sud, tandis que l’intérieur est plutôt britannique.

 

Or on constate aussi que la façade atlantique possède un potentiel encore en partie inexploité en comparaison de la Côte d’Azur, du Pays basque et des régions frontalières. Au lieu de ne voir dans la Côte Ouest que le symétrique des grandes villes françaises, alimenté par dans les mobilités saisonnières ou résidentielles venant de l’intérieur du pays, il faut se représenter un réservoir européen et même mondial de visiteurs dont l’intérêt pour la façade atlantique française pourrait fort bien croître ces prochaines années.

 

 La Côte Ouest, un plein ancien qui se conforte

 

L’approche de l’espace par ses rythmes permet d’en savoir un peu plus sur les pratiques. La façade atlantique fait partie de cette grande partie de la France qui connaît son maximum de peuplement en été, à l’inverse des grandes villes. Il s’agit d’une dichotomie majeure dans l’espace-temps français.


Figure 5. Rythmanalyse : une France de l’été.
Figure 5. Rythmanalyse : une France de l’été.

Ce cartogramme correspond à un type de rythme défini par un maximum de présence l’été et dans la journée.

Le fond de carte est proportionnel à la population, mesurée en habitants.année. © La France habitée.


Comme on vient de le voir, les habitants étrangers nous permettent de mettre le doigt sur un phénomène majeur : le tourisme. Ses effets saisonniers sont particulièrement spectaculaires mais, il s’agit on l’a vu, d’un processus multidimensionnel. Il faut notamment y inclure ce que l’on peut appeler le « tourisme vertical ».

Si vous considérez qu’un espace est fait de plusieurs couches superposées et interagissantes, le tourisme, tel qu’on le voit habituellement, est d’abord horizontal : un déplacement d’un lieu vers un autre lieu. Cela se voit sur une carte, c’est pour cela que j’appelle cela horizontal. Mais en fait, ce que l’on appelle « locatourisme » ou « staycation », c’est aussi une grande partie du tourisme, qui consiste à une circulation « verticale » d’une couche à l’autre d’un même lieu.

Si vous résidez dans une ville, et que vous allez, par exemple, visiter un musée dans cette même ville, vous ferez à peu près la même chose de votre journée que celui qui est venu de l’autre bout du monde pour visiter le musée. Vous contemplerez les œuvres, prendrez quelques selfies devant les plus célèbres, ferez une pause au café du musée, achèterez peut-être un objet au museum shop – et tout cela sans vous déplacer, sinon à une échelle minuscule. Ce tourisme vertical permet de comprendre que le tourisme est de moins en moins une activité séparée des autres, mais plutôt une dimension spécifique de l’habiter, ce que l’on peut appeler la composante de l’ailleurs dans l’habiter, l’habiter-ailleurs.

Dans le Monde des 9,5 milliards d’habitants, il y aura aussi, à peu de chose près, 9,5 milliards de touristes. Le tourisme ne consiste pas seulement en de longs voyages. Il commence au coin de la rue quand l’ailleurs s’invite dans l’ici. L’exemple d’un pays comme la Chine, qui était très pauvre il y a encore quelques décennies, et où maintenant le tourisme concerne la majorité de la population, doit nous accompagner pour comprendre qu’il y existe un vaste continuum entre deux bornes, le locatourisme, d’un côté, la migration lointaine et sans retour, de l’autre.

 

Figure 6. Figures de l’ailleurs dans l’habiter.
Figure 6. Figures de l’ailleurs dans l’habiter.

La question de savoir si les touristes sont des envahisseurs est ouverte. La notion de « surtourisme » mérite discussion, elle sera toujours relative à une capacité et à une envie d’accueil. Comme la « ruralité », elle peut aisément devenir une ressource idéologique pour le conservatisme du « C’était mieux avant ».

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas, parfois, un excès de présence. Le cas de la Venise insulaire, qui est devenue une ville sans résidents permanents, parce que de nombreux propriétaires ont mis en location leur appartement pour gagner plus d’argent et que presque tous les résidents sont allés se loger à Mestre ou ailleurs sur la Terre ferme, est une réalité.

En tant que mono-activité, le tourisme peut faire du mal à la diversité, au même titre que l’industrie lourde, le commerce de détail ou l’habitat exclusivement résidentiel. Ce serait tout autant le cas si on interdisait certains lieux à une catégorie particulière d’habitants, comme les résidents principaux, les résidents secondaires ou les résidents éphémères ou les excursionnistes. La hiérarchisation entre bons et mauvais habitants n’a aucun sens sinon celui de la recherche de boucs émissaires. Un lieu prospère par la cohabitation de pratiques sociales diverses et il faut seulement tenir les manettes pour que certaines de ces pratiques, quelles qu’elles soient, ne chassent pas les autres.

 

Un développement auto-organisé ouvert et démocratique

 

Dans tous ces domaines, la Côte Ouest est d’ores et déjà un laboratoire, le sera sûrement encore plus, en organisant la cohabitation dans une même société de géographies diverses.

Ce que David Miet nomme une « approche organique » du développement de la Côte Ouest, je l’appellerais plutôt « auto-organisation ». Non un privilège de ceux qui s’attribueraient le titre, discutable, d’« enracinés » et se barricaderaient en stigmatisant tous ceux qui ne lisent pas le paysage environnant selon les mêmes codes. Plutôt un mélange de transcendance et d’immanence, c’est-à-dire de forces qui viennent des individus, des collectifs et des organisations, de divers acteurs locaux ou extérieurs, et de leur capacité à fabriquer de l’espace par leur action et sont mises en cohérence, sur la base de valeurs et de principes, par le politique. Dans une société démocratique, celui-ci procède des citoyens-habitants, mais ces habitants ne sont pas seulement les résidents permanents, qui n’ont pas tous les droits, mais doivent se sentir plus encore que les autres responsables quand il s’agit d’inventer la mémoire ou de protéger l’avenir de lieux qui leur tiennent à cœur. Les enjeux ainsi posés, il est illusoire de penser que l’on peut faire aujourd’hui de la politique top-down, en ignorant, en n’impliquant pas les habitants ordinaires, qu’ils soient des résidents locaux ou qu’ils viennent d’ailleurs. Le risque des grands horizons, c’est qu’ils se ferment d’un coup dans une courbure technocratique où l’on place de gros pâtés et l’on trace de grandes flèches sur une carte, qu’on prend pour une légitimation à ignorer celles des habitants et des lieux qu’ils habitent. On ne fera plus, de l’urbanisme ou de l’aménagement « en hélicoptère », le préfet Paul Delouvrier comme paraît-il, l’avait fait en Île-de-France dans les années 1960. Les citoyens n’ont besoin, ni de professeurs, ni de tuteurs. Ils demandent qu’on leur permette de discuter, sérieusement, entre eux.

Or nous disposons aujourd’hui de nouveaux dispositifs pour écouter ces habitants. Des dispositifs de démocratie interactive, comme les conventions citoyennes, qui permettent, sans remettre en cause la démocratie représentative mais en la complétant et en la confortant, de donner la parole aux citoyens ordinaires. Il s’agit de permettre aux gens, aux individus ordinaires, qui ne sont pas des « parties prenantes », c’est-à-dire des acteurs institués, de dire leur mot tout en restant représentatifs de la société. Ce pourrait être une piste très intéressante pour la Côte Ouest, un espace qui peut être pris comme un tout ou découpé en morceaux, en aires urbaines ou en régions, mais qui, de Dunkerque à Hendaye n’a pas d’unité politique évidente. Et même si l’on découpe cet espace selon une granularité plus fine, on retrouve le problème français de l’inadéquation entre les spatialités réellement vécues et territoires politiques officiels. D’où une suggestion : tester de nouveaux dispositifs démocratiques à différentes échelles qui auront d’autant plus de sens qu’ils impliqueront aussi les habitants non-résidents.

L’aire urbaine de Saint-Nazaire, apparaît alors comme un assez bel exemple, d’urbanité réussie par l’articulation de multiples échelles, du quartier à la planète, au sein même d’une société locale.

Une synthèse en mouvement permanent, pas à cause d’une planification de long terme, mais grâce à des événements pas toujours prévus et pas toujours heureux : grâce aux bombardements alliés de 1944 et à la Reconstruction, longtemps repoussante aujourd’hui admirée ; grâce aux Chantiers de l’Atlantique, qui prennent de la place mais condensent le Monde par leurs travailleurs et plus encore par leurs clients ; grâce tout simplement à des plages urbaines, belles aussi parce que modestes.


Figure 7. Saint-Nazaire : ville, port, plage, usine, campagne.
Figure 7. Saint-Nazaire : ville, port, plage, usine, campagne.

C’est en partie le hasard de l’histoire longue, mais c’est aujourd’hui une ville, un port, une plage, une grosse usine et une campagne urbaine. Si l’on se souvient que l’urbanité, c’est la combinaison de la densité et de la diversité, cela donne peut-être un pense-bête pour réfléchir à l’ensemble de la Côte Ouest.




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