Le recul du trait de côte – enjeux et stratégies d’aménagement
- 18 juin
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Par Julia Jordan, directrice adjointe risques eaux et mer, Laura Dréan, chargée d’étude trait de côte et François Hédou, directeur de projet connaissance et gestion du littoral, Cerema
Le littoral français est un milieu en constante évolution où 20 % des côtes naturelles sont en recul. Face à l'accélération de l’élévation du niveau marin, nous devons adapter nos stratégies d'aménagement pour transformer l'attrait actuel pour les littoraux en projets durables, plutôt qu'en une dette insoutenable à terme.
Le littoral n'est pas un décor figé
Pour fonder des stratégies d'aménagement robustes, il est impératif de s'appuyer sur des données objectives et historiques. C'est le sens de l’indicateur national de l’érosion côtière (INEC), prévu dans le code de l’environnement, et produit par le Cerema depuis 2017, après un travail méthodologique mené sous l’égide du comité scientifique de la Stratégie nationale de gestion intégrée du trait de côte.
La méthode consiste à comparer la position du trait de côte naturel entre une période récente et une période antérieure remontant aux années 1950. Ce travail repose sur la numérisation et la comparaison des positions observées sur des milliers de kilomètres de littoral hexagonal et ultramarin, à partir de l’exploitation systématique de photographies aériennes historiques et contemporaines.
Les résultats de cet indicateur permettent de quantifier l'érosion subie : au cours des 50 dernières années, l'équivalent de 30 km² de terres a été "rendu" à la mer sur les secteurs en recul. Pour donner une image concrète, cette surface représente environ 4 200 terrains de football. Si tous les départements côtiers sont affectés, les variations sont significatives : les côtes basses et sableuses de la façade atlantique sont bien plus vulnérables que les côtes rocheuses bretonnes.
En 2026, une version mise à jour de l’indicateur va être publiée, reprenant notamment les données des observatoires locaux du trait de côte.

L’attractivité du littoral : des enjeux accrus face au changement climatique
L’érosion est désormais à comprendre dans le cadre de l'élévation du niveau marin qui s'accélère, et dans le contexte d’une urbanisation qui s’est accrue ces dernières décennies. La littoralisation est désormais bien documentée au niveau mondial. En France, aujourd'hui, 8 % des logements français se situent dans le premier kilomètre du rivage. Cette densité crée une concentration d’activités humaines qui croisées aux projections de recul du trait de côte et d’inondation progressive des zones basses révèlent des enjeux considérables pour la société.
Pour éclairer le comité national du trait de côte notamment dans l’identification des volumes financiers, le Cerema, référent public pour l’adaptation des territoires au changement climatique, a publié en 2024 une évaluation des biens menacés par le recul du trait de côte à horizon 2050 et 2100.
L'échéance 2050 correspond à un scénario dit vraisemblable intégrant la poursuite tendancielle du recul du trait de côte tout en supposant le maintien et l’entretien des ouvrages de protection (digues, enrochements, épis) actuellement recensés en France. À cette échéance :
5 200 logements sont potentiellement menacés, dont 2 000 résidences secondaires.
1 400 locaux d’activité sont exposés.
La valeur vénale de ces biens est estimée à un milliard d’euros.
16 kilomètres de routes structurantes pourraient être impactés, posant des défis majeurs pour le fonctionnement des réseaux et l'accessibilité des territoires.
Le Cerema a également modélisé un scénario de rupture dit de « l’inaction », à 2100. Ce modèle simule la disparition des ouvrages de défense côtière combinée à une hausse d'un mètre du niveau de la mer. Ce scénario révèle l'importance cruciale des zones topographiquement basses, souvent situées en arrière du front de mer, qui pourraient être progressivement ennoyées. Dans cette configuration, les chiffres changent d'échelle :
450 000 logements impactés (dont 300 000 résidences principales).
55 000 locaux d’activité et 10 000 bâtiments publics menacés.
1 000 campings touchés, dont 640 le seraient sur plus du quart de leur surface.
1 800 km de routes et 240 km de voies ferrées compromis.
Un coût financier potentiel estimé à 86 milliards d’euros.
Ce travail a enfin permis de produire de nouvelles connaissances sur nos littoraux. Par exemple, en cartographiant l’emprise des zones basses du littoral selon le niveau des plus haute marées astronomiques (PHMA) et en ajoutant un mètre d’hauteur d’eau d’après le scénario le plus pessimiste du GIEC. Ou en élaborant une base de données sur le recul « événementiel » du trait de côte, c’est-à-dire les reculs soudains du littoral lors d’événements comme les tempêtes. Tous ces résultats peuvent être consultés sur le portail Géolittoral.
Ces scénarios aident à sensibiliser les acteurs au niveau national aux sujets du littoral, du changement climatique et de ses conséquences, notamment en alertant sur le coût de l’inaction, mais aussi en montrant que la réponse à ces enjeux se prépare dès maintenant.
L'intégration du recul du trait de côte dans l'urbanisme : un changement important
La transition d’un modèle centré sur la protection « en dur » vers une gestion plus intégrée et adaptative du littoral dans le cadre de stratégies locales constitue un changement culturel progressif en France. La loi Climat et Résilience de 2021 prévoit désormais l'élaboration de cartes locales d'exposition au recul du trait de côte, intégrant des principes d'inconstructibilité. À ce jour, 371 communes se sont engagées volontairement dans cette démarche.
Les évaluations au niveau national précédemment décrites ne se substituent pas aux travaux de cartographie locale de l’évolution du trait de côte. Ces derniers s’appuient sur une compréhension plus fine des phénomènes locaux, à intégrer notamment aux documents d’urbanisme. L'objectif est de délimiter les zones exposées à deux échéances clés :
L’horizon 0-30 ans : Dans cette zone, un principe d’inconstructibilité est instauré pour éviter de placer de nouveaux biens sur la trajectoire du risque à court terme.
L’horizon 30-100 ans : L'aménagement y est possible mais encadré par des obligations de réversibilité ou de démontabilité des constructions, permettant une future relocalisation.
Pour appuyer les collectivités et homogénéiser les démarches, le ministère de la Transition écologique a publié un document national de recommandations élaboré par le Cerema et le BRGM. Ce document fournit des repères méthodologiques structurants: analyse de la cinématique historique, prise en compte des mécanismes locaux d'érosion et intégration des stratégies d'adaptation locales.
Ces recommandations ne sont pas strictement prescriptives afin de s'adapter aux contextes locaux, mais elles constituent le socle technique indispensable pour fiabiliser et homogénéiser les études. L'État soutient cet effort en subventionnant la réalisation de ces études jusqu'à 80 %. Un « cahier des charges » type est également mis à disposition pour aider les collectivités à piloter ces analyses complexes.
Éviter l'aggravation des dettes écologique, économique et sociale
L'anticipation est la clé d'un aménagement résilient. La question de l’entretien, du dimensionnement et du coût des ouvrages de protection du trait de côte sera dimensionnante pour sélectionner les approches les plus adaptées, spatialement en fonction des territoires et de leurs enjeux, et temporellement. Le Cerema y travaille, mais il est désormais étayé qu’attendre la crise pour réagir coûtera plus cher que de planifier la transition dès aujourd'hui.
La réalisation des cartes locales constitue une première étape. Les stratégies locales de gestion intégrée du trait de côte élaborées par les collectivités permettront de clarifier les trajectoires et les modes de gestion.
L'enjeu est d'éviter de léguer trois types de dettes aux générations futures : écologique, en préservant une nature littorale forte qui joue pleinement son rôle face aux assauts de l’océan, économique, en anticipant et accompagnant au mieux le développement des activités essentielles pour le dynamisme des territoires, et sociale en travaillant à partager la culture du risque.
Réussir l'adaptation de nos littoraux demande plus que des outils juridiques ou techniques ; cela exige une transformation de notre rapport sensible à la mer. L'information transparente est le premier levier de la résilience. En inventant une nouvelle manière d'habiter le littoral — plus humble face aux éléments, plus solidaire et plus respectueuse des dynamiques naturelles — nous garantissons que ces territoires resteront des espaces de vie et de rêve pour les générations de 2100.
Pour aller plus loin :
Consultez le portail Géolittoral pour accéder aux données de l'INEC et aux guides méthodologiques.
Site BRGM : https://www.brgm.fr/fr
Site CEREMA : https://www.cerema.fr/fr