Urbanisation des littoraux : comprendre la bascule vers l’Ouest
- 13 mai
- 14 min de lecture
Entretien avec David Miet, CEO et cofondateur de Villes Vivantes.
Concentration de la croissance, tension sur le logement, nouvelles aspirations résidentielles : la littoralisation des territoires français révèle des mutations profondes de notre rapport à l’habiter. La « French West Coast » en est aujourd’hui l’expression la plus visible. Faut-il accompagner ce mouvement ou chercher à le contenir ? Dans cet entretien, David Miet défend une position claire : organiser l’accueil plutôt que freiner la dynamique, au risque sinon d’accentuer les inégalités territoriales.
1. La « French West Coast » : réalité ou construction ?
Que recouvre, selon toi, cette idée de « French West Coast » ? Est-ce une réalité territoriale émergente ou une construction un peu artificielle ? En quoi cette façade atlantique se distingue-t-elle d'autres littoraux français, notamment méditerranéens ?
La French West Coast est une réalité avant d'être une formule. Les chiffres de l'Insee, sur la période 2016-2022, rendent le phénomène très lisible : un ensemble territorial d'environ 9 millions d'habitants, qui va du Pays basque jusqu'à l'Ille-et-Vilaine, accueille près de 70 000 nouveaux résidents par an. C'est aussi un emploi sur quatre créé en France sur les dix dernières années, soit environ 60 000 emplois par an. Olivier Razemon parlait, dans Le Monde, d'une « ruée vers l'ouest » : la formule a le mérite de rendre immédiatement lisible l'ampleur d'une dynamique massive, mais largement impensée dans le débat public.
Ce n'est donc pas une construction artificielle. C'est, en revanche, un phénomène que je qualifierais d'organique : il n'est ni un simple phénomène informel, ni le résultat d'une stratégie planifiée. Il n'est pas « un plan ». Il est un produit composite, né de l'entrecroisement de décisions individuelles, d'arbitrages d'entreprises et de politiques publiques, à plusieurs échelles. C'est précisément ce caractère composite, difficile à attribuer à une intention unique, qui le rend parfois difficile à penser et qui alimente une forme de dissonance collective.
Ce qui distingue la façade atlantique de la Méditerranée, c'est d'abord la nouveauté du mouvement. Le tropisme vers le Sud est une donnée ancienne et bien documentée. La West Coast, elle, est très récente : c'est dans la deuxième moitié des années 2010 que la croissance démographique française a commencé à fortement se polariser sur cette façade. Et un résultat ressort nettement : sur les dix dernières années, le seul ensemble territorial où la hausse du nombre de médecins généralistes dépasse la hausse de population — autrement dit où le taux d'encadrement progresse réellement — ce n'est pas le Sud, c'est la West Coast. Les actifs les plus libres y vont, et les services suivent.
La West Coast n'a longtemps pas figuré dans le récit européen — souvenez-vous de la « banane bleue » identifiée par Roger Brunet à la fin des années 1980, ce grand couloir reliant le sud de l'Angleterre au nord de l'Italie via le Benelux et la vallée du Rhin, et de toutes les déclinaisons auxquelles ce concept a donné lieu. L’arc atlantique français, de Saint-Malo à Bilbao, n’apparaissait pas. Aujourd'hui, sa dynamique pourrait la faire entrer dans l'histoire économique et sociale du continent.
2. Dynamiques territoriales et attractivité
Assiste-t-on à une véritable bascule vers l'Ouest en France, ou plutôt à une recomposition plus diffuse des dynamiques territoriales ? Quels sont aujourd'hui les principaux moteurs de l'attractivité de ces territoires littoraux ?
Il s'agit d'une bascule, et elle est très lisible quand on regarde la séquence des données INSEE 1999–2010, 2010–2015, 2015–2021. Au début des années 2000, la France gagnait environ 400 000 habitants par an et la plupart des régions gagnaient des habitants : croissance répartie. Ensuite, de 2010 à 2015, on est passé autour de 285 000 par an avec une polarisation plus nette vers les métropoles et les littoraux. Puis, entre 2015 et 2021, le basculement devient lisible : une part majoritaire du territoire entre en décroissance démographique, tandis que la croissance se concentre dans des espaces plus rares, plus spécialisés. Pour reprendre l'expression utilisée par Sophie Buhnik à propos du Japon : « des îlots de croissance dans un océan de décroissance. » C’est bien vers un schéma de ce type que la France se dirige, elle aussi.
Ce n'est donc pas une recomposition diffuse, c'est une hyperspécialisation géographique de la croissance — et la West Coast en est la révélatrice la plus nette.
Sur les moteurs, je voudrais sortir du registre habituel : TGV, équipements, services. Sur Instagram, on voit peu de clichés de bureaux de poste ou de selfies pris dans des wagons bars. On voit des cadres de vie sublimes, des ambiances tamisées, des paysages enchanteurs, des scènes pleines de joie, des fragments de vie « pleine et entière ». Ce dont chacun est fier, finalement. Ce qui procure du plaisir. Le sentiment de bien vivre. La West Coast coche presque toutes les cases : elle est douce, saine, plus fraîche en période de canicule grâce à la modération thermique océanique, hédoniste, productive, industrielle (un des rares ensembles à recréer des emplois industriels sur les dix dernières années), peer-to-peer (86 % des nuitées supplémentaires entre 2019 et 2024 viennent de locations type Airbnb, et la littoralisation y apparaît immédiatement), et désormais médicalement mieux dotée.
Surtout, elle permet ce que je crois être le souhait central des actifs aujourd'hui : cumuler, dans un même bassin de vie, toutes les dimensions de l'existence. Celui qui a la chance de vivre et de travailler à Biarritz, d'y emmener ses enfants à l'école et de voir chaque soir le coucher de soleil sur la Côte des Basques, est « touriste » tous les jours, au sens d'un accès permanent à un cadre de vie désirable, tout en étant pleinement résident, et pleinement actif. C'est la possibilité de cette superposition qui fait la valeur de certains lieux. Le critère de décision numéro un n'est plus seulement ce que les actifs vont faire, dans quelle entreprise ils vont travailler, mais où ils vont le faire, dans quel cadre de vie. Et manifestement, les retraités sont du même avis.
3. Pressions et tensions
Quelles sont, selon toi, les principales tensions qui traversent aujourd'hui la façade atlantique ? Comment éviter que ces territoires deviennent progressivement inaccessibles pour les populations locales ?
Une source de tension principale émerge de façon très nette : la capacité d'accueil n'a pas suivi l’engouement. À l'échelle du pays, la France reste peu dense — environ 1,2 habitant par hectare, quatre fois moins que les Pays-Bas. Mais le ressenti est tout autre dans les territoires qui gagnent des habitants sans augmenter leur offre. La vacance résidentielle sur la côte Ouest est très faible, parfois quasi nulle : autrement dit, le marché n'a plus de « jeu », plus de marge de respiration.
Cela produit deux phénomènes que l'on voit partout : d'abord, l'exclusion des plus modestes, et en particulier des jeunes. La Bretagne fait aujourd'hui partie des régions les plus exposées à la crise du logement, avec des effets particulièrement marqués sur les jeunes. À La Rochelle, des étudiants dorment au camping — comme à Rennes, comme à Bordeaux, désignée récemment comme l'une des villes les plus difficiles pour débuter une carrière. À Saint-Malo, la question du surtourisme s'est imposée tout l'été. Au Pays basque, des mobilisations « Se loger au pays » se sont structurées autour d'un constat partagé et douloureux : pour une part croissante de la population, se loger est devenu impossible.
Ensuite, en retour, cette tension nourrit un réflexe NIMBY : sentiment d'envahissement, d'expulsion, voire de remplacement. Et ce réflexe ne se traduit pas spontanément par une volonté de hausser l'offre (« faisons plus de place pour qu'il y en ait pour tout le monde ») mais, plus souvent, par une logique de fermeture : « refermons la porte ». On le voit jusque dans des oppositions très dures à des projets pourtant modestes où des dizaines de riverains s’opposent à la construction… de quatre maisons, comme dans un cas récent dans le Morbihan.
Pour éviter que ces territoires ne deviennent inaccessibles, il faut je pense identifier et nommer le malentendu central. Ce que nous appelons « foncier » n'est pas du foncier au sens neutre du terme : c'est un emplacement. Un concentré de positionnement stratégique, et de désir. Si je force un peu le trait, le foncier, c'est Instagram, couplé à l’abonnement TC. La cherté n'est pas qu’une affaire de spéculation : elle est la conséquence directe de la rareté de ce foncier qui est recherché : les bons emplacements. Une rareté qui est en grande partie organisée par la puissance publique via des PLU qui limitent de plus en plus les places disponibles, sous la pression des riverains qui, pour certains, viennent tout juste d’arriver. Tant que nous limiterons artificiellement la capacité des territoires les plus désirés, les prix continueront de pousser les plus modestes vers la sortie. La seule réponse à la hauteur, c'est de créer suffisamment de places là où les gens veulent vivre, pour retrouver un équilibre social.
4. Habiter le littoral
Comment accompagner le désir croissant d'habiter près de la mer sans en subir les effets ? Peut-on encore penser un équilibre entre littoral et arrière-pays ?
Je commencerais par dire ceci : la décision de déménager n'est pas un caprice. Déménager, changer de ville, ce n'est pas un geste anodin. Il faut organiser sa vie, payer un déménagement, déplacer ses habitudes, ses repères, ses relations. Ce sont, pour beaucoup de ménages, des décisions parmi les plus engageantes qu'ils prennent. Quitter Paris pour la côte Ouest n'a rien d'un achat compulsif. En fonction de ses moyens, ensuite, on accède à la vue sur mer où a une résidence à 20 ou 40 minutes de la mer, ce qui permet tout de même d’y emmener ses enfants en dehors des périodes de vacances scolaires.
Je pense qu’en 2026, aménager le territoire suppose d'arrêter de combattre les aspirations, les désirs, les choix mûrement réfléchis par les Français. Ils sont grands, adultes, ne soyons pas condescendants à leur égard. Surtout quand nous faisons les mêmes choix qu’eux.
Aujourd'hui, on en est encore à se demander pourquoi l'on construirait trois ou quatre logements supplémentaires sur la côte Ouest, comme si l'accueil était une anomalie plutôt qu'une condition de fonctionnement de ces territoires. Or, sur les 6, 8 ou 10% du territoire où se concentre un niveau de désirabilité qui dépasse fortement la capacité d’accueil actuelle, si nous ne créons pas suffisamment de places pour élargir l'accès jusqu'à retrouver un équilibre social, nous continuerons de fabriquer de l’exclusion, avec une certaine hypocrisie. À l’inverse, si nous densifions au bon endroit — et Xavier Timbeau l'a démontré lors du colloque Organic Cities 2 — on obtient en plus des gains de décarbonation des mobilités du quotidien très importants. Ceux précisément que le pays recherche dans sa stratégie nationale bas carbone et que nous avons toutes les peines du monde à réaliser sur l’aspect mobilités.
Sur l'équilibre littoral/arrière-pays, j'invite à une certaine prudence. Bien sûr, le contact direct au littoral est un sujet sensible et le recul du trait de côte impose de penser une épaisseur plus large du territoire. Et l’échelle départementale est sans doute la bonne. Mais notre représentation héritée de la France — un territoire homogène et également aménageable, hérité du découpage révolutionnaire des départements — est devenue un obstacle intellectuel à la compréhension du réel. Tant que nous chercherons à appliquer un modèle unique à tous les territoires, y compris à l’intérieur d’un même département, nous nous condamnerons à ralentir les logiques d'adaptation des territoires qui croissent comme celles de ceux qui décroissent.
Je crois qu’il faut aujourd’hui penser des trajectoires différenciées : accompagner la croissance là où elle se produit, comme sur le littoral breton, et assumer des dynamiques de décroissance vertueuses ailleurs, comme dans le centre Bretagne. Pourquoi la vertu résiderait-elle dans l'immobilité ? Un territoire tendu peut rester soutenable s'il mise sur la densité et les transports doux et collectifs. À l'inverse, un territoire moins dense peut trouver son équilibre dans des modes de vie plus ancrés localement, basés sur la proximité. Et au passage, si la côte Ouest se remplit, c'est aussi parce que d'autres territoires se vident, ce qui n’est pas forcément un déclin, un déclassement, ni une mauvaise chose pour la nature. Ceux qui choisissent des lieux moins habités et les plus calmes, et il y en a, n’effectuent pas des choix moins réfléchis que les autres. Ils sont juste différents.
5. Modèles d'aménagement
Les outils classiques d'aménagement sont-ils encore adaptés à ces dynamiques rapides ? Quelle place donner à l'initiative locale et aux dynamiques d'auto-organisation dans ces territoires ?
Nous avons, en France, un outil presque magique au sens où nous lui avons octroyé des pouvoirs considérables : le PLU, qui devient de plus en plus souvent, un PLUi. À juste titre, en termes d’échelle de réflexion. Mais il faut aujourd’hui quatre, cinq ou six ans pour aboutir un document qui fait facilement 1000 pages aujourd’hui, y compris dans une agglomération modeste. Un document qui doit être compatible avec le SCoT qui doit lui-même être compatible avec le SRADDET.
Mais au moment où un SRADDET entre en vigueur, les données démographiques qui ont permis son élaboration ont déjà près de dix ans. Or la littoralisation est un phénomène récent, accéléré avant puis après le Covid. Les SRADDET, fondés sur une vision « années 2000-2010 », décrivent une France multipolaire et équilibrée qui ne correspond plus à la réalité actuelle. Certains cherchent même à contre-carrer les dynamiques observées, à empêcher la concentration démographique là où il faudrait plutôt l'accompagner pour la mettre au service de la décarbonation.
Le ZAN et la planification française abordent le développement durable sous un angle trop sectoriel. On raisonne en hectares artificialisés, sans relier ces indicateurs à la mobilité, au logement, à l'emploi ou aux modes de vie. On a remplacé la pensée systémique de l'aménagement par une accumulation de normes et d'indicateurs unidimensionnels : rénovation énergétique des bâtiments, décarbonation des mobilités, ZAN, adaptation au vieillissement… Or un tel découpage peut vite devenir contre-productif : on traite les symptômes plutôt que les dynamiques — la vacance est érigée en priorité nationale, partout, alors qu'elle ne concerne pas les territoires tendus du littoral. Dans beaucoup de métropoles, les élus referment les possibilités d’extension urbaine (ce qui est une bonne chose) mais, en même temps, verrouillent la densification, alors que la demande en logement reste extrêmement forte. Cette rareté du foncier, créée de toute pièce, alimente mécaniquement la flambée des prix.
Sur l'initiative locale et l'auto-organisation, je pense qu'il faut être très clair. Elle est déjà là de façon massive, mais nous commençons tout juste à le comprendre et à tenter de travailler avec, et non contre elle.
Chez Villes Vivantes, nous accompagnons environ 1 500 porteurs de projets par an, avec 10, 20, 30, parfois 40 ou 50 heures d'échanges par ménage. Nous travaillons au plus près de la décision résidentielle. Pas dans le registre des opinions, mais dans celui des actes décisifs, souvent irréversibles. C'est là que se joue, en grande partie, la fabrique réelle du territoire. Le territoire est façonné non seulement par les politiques publiques, mais aussi par les millions de décisions prises tous les jours par les entreprises, les ménages et chaque individu : créer une activité, s'installer ou déménager, c'est déjà faire de l'aménagement du territoire à son échelle. L'auto-organisation n’est pas seulement un concept : c'est une réalité massive, et nos outils gagneraient à la regarder en face plutôt qu'à empiler des conventions citoyennes supplémentaires sur des procédures déjà devenues un enfer administratif.
6. Enjeux environnementaux
Comment concilier attractivité du littoral et contraintes liées au changement climatique ? Ces risques peuvent-ils, à terme, transformer les modèles d'urbanisation littorale ?
Honnêtement, sur le terrain, le recul du trait de côte est documenté, mais il n'effraie pas grand monde — ou pas assez pour inverser la dynamique. Et en réalité, c’est assez compréhensible. 5 000 logements pourraient être affectés d’ici 2050. Et 500 000 logements d’ici 2100. Soit une grosse année de production de logements en France. Une. Et ces projections se basent sur des hypothèses très pessimistes quant aux ouvrages de protection des littoraux. Nous aimons nous faire peur, en réalité. Et c’est compréhensible également : les locaux cherchent tous les prétextes pour ne pas accueillir plus. Ce n’est bien sûr pas une raison pour ne pas protéger strictement le littoral et ses abords. Et organiser un repli, en même temps qu’une stratégie d’élargissement de nos capacités d’accueil.
Mais l’on voit aujourd'hui, sous couvert d'écologie ou de préservation du cadre de vie, des habitants brandir les sujets de la protection des arbres, de la pleine terre et de tout ce qui n'est pas du logement pour conforter leur volonté de ne pas construire et de ne pas accueillir. L'hypocrisie est grande, car tout le monde déplore ensuite les conséquences de la crise du logement — étudiants au camping ou dans leur voiture — sans identifier que nous sommes nous-mêmes à l'origine de cette pénurie artificielle.
Le paradoxe, c'est que la densité bien placée est l'une des réponses les plus puissantes dont nous disposons. A la fois pour le logement et pour le climat. La West Coast est saine (la pollution y est plus faible que dans d'autres régions européennes) et plus fraîche que l'intérieur des terres — lors du record du 25 juillet 2019, on a vu jusqu'à 5 à 8 degrés d'écart entre Biarritz et l'arrière-pays, parce que l'océan amortit les extrêmes et que les vents côtiers apportent en continu de l'air rafraîchi au contact de l'eau. Si l'on accepte de densifier au bon endroit, on baisse le bilan carbone (moins de voitures, plus de transports collectifs, des logements plus performants), on augmente la diversité des services et des commerces, et on rend plus accessible un cadre de vie désirable.
À l'inverse, refuser la densité là où la demande existe pousse les ménages plus loin, en voiture, dans des logements moins performants — l'exact contraire de ce qu'on prétend protéger.
7. Perspectives
À quoi pourrait ressembler la façade atlantique française à horizon 2040 ? Quelle serait, selon toi, la priorité pour les décideurs publics aujourd'hui ?
À horizon 2040, je crois que la West Coast peut devenir l'un des rares atouts stratégiques réels de la France — à condition de la traiter comme tel. Un atout rare, parce qu'il s'inscrit dans un moment national où l'humeur collective est plutôt sombre, et où plusieurs de nos avantages historiques vieillissent, et parfois s’effritent. À côté de cela, la West Coast, c'est de l'espace, maritime et terrestre, une puissance paysagère, une beauté, un art de vivre, un cadre de vie exceptionnel — capable de redonner à la dimension humaine de ce tableau de l'élan, de l'énergie, de l'enthousiasme, du désir, au moment même où le pays en manque.
Concrètement, je ne vois pas pourquoi nous n'aurions pas un plan de réindustrialisation West Coast. Avec un atout territorial de cette nature, l'implantation d'une usine à Saint-Malo, au bassin d'Arcachon, à La Rochelle, en Vendée, en Bretagne ou ailleurs sur la façade devient immédiatement attractive pour les salariés. Le paradoxe, c'est que cette attractivité bute souvent sur une limite très prosaïque : ces mêmes salariés ne parviennent pas à se loger. C'est absurde. Pendant qu'un concurrent de Mistral s'installe à Paris parce que le lieu compte autant que le projet, on en est encore à se demander pourquoi construire trois ou quatre logements supplémentaires sur la côte Ouest.
La priorité pour les décideurs publics, c'est donc d'apprendre à organiser l'accueil : produire des capacités d'habiter supplémentaires, et aligner les politiques publiques avec la géographie réelle plutôt qu'avec la géographie que nous aimerions voir. Tirer aussi les leçons du Grand Paris : un projet d'ensemble qui articule mobilité et logement, à la bonne échelle — celle des bassins de vie réellement vécus, qui dépassent largement les intercommunalités. À Bordeaux, le phénomène urbain s'étend quasiment à l'échelle de la Gironde, mais ce n'est pas à cette échelle que ces questions sont gérées.
Et il faudra interroger frontalement la « démocratie du sommeil », pour reprendre l'expression de Jean Viard. On élit le maire là où l'on dort. Là où l'on travaille, on ne vote pas. Là où l'on est touriste, on ne vote pas. Celui qui cherche à déménager, par définition, n'est pas encore logé sur la commune. Cela signifie qu'il ne pourra pas voter pour un maire qui pourrait avoir dans son programme l'ambition d'augmenter la capacité d'accueil d'un territoire si elle est trop faible. Sortir de ce cercle vicieux est, à mon sens, la mère des batailles.
Conclusion
La « French West Coast » est-elle, au fond, une opportunité ou un risque ?
Une opportunité — et même, à mes yeux, l'un des rares atouts stratégiques de la France aujourd'hui. À condition de cesser de la combattre. Aujourd'hui, pour beaucoup d'actifs, le critère de décision numéro un n'est plus seulement ce qu'ils vont faire, mais où ils vont le faire. Disposer d'une West Coast quasiment unique en Europe, et remarquable à l'échelle mondiale, est un avantage rare. À l'heure où l'enjeu central devient de recruter, de remobiliser, de redonner de l'élan aux forces vives, cette géographie peut jouer un rôle clé dans la reconstruction de nos atouts.
Dans le contexte actuel, être attractif est devenu rare. Une large part du territoire français est en stagnation ou en décroissance, démographique comme économique. Quelques territoires, au contraire, progressent. Mais nous leur refusons souvent la dernière étape, la plus décisive : accepter de grandir, ouvrir les bras, produire des places supplémentaires, se dire « oui » les uns aux autres. Je ne suis pas certain que promettre, gouvernement après gouvernement, un rééquilibrage général du territoire dont nous n'avons ni l'envie, ni les moyens, ni les leviers, soit le chemin le plus court pour redonner à la France l'élan dont elle a besoin.
Le risque, ce n'est pas la French West Coast. Le risque, c'est de la rater.



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