S’adapter avant de transposer : quelques réflexions à partir de la conception d’un pôle de transport à Nouakchott
Par Manuel Vieitez, Architecte-Biologiste, Ba-Rec Consulting
À Nouakchott, la conception d’un nouveau terminus d’autobus a conduit les équipes de projet à remettre en question plusieurs certitudes en matière d’aménagement d’espace public. Entre usages urbains, végétalisation en milieu désertique et savoir-faire locaux, cette expérience rappelle qu’un projet réussi ne se transpose pas : il s’adapte.
Créée en 1958 et conçue pour accueillir 8 000 habitants à l’horizon 1970, Nouakchott en comptait déjà près de 130 000 à peine cinq ans plus tard, en 1975. Les grandes sécheresses des années 1970 ont poussé vers la capitale des dizaines de milliers de personnes issues d’une société encore majoritairement nomade. Conjuguées à la concentration de l’administration, des services et des opportunités économiques, elles ont entraîné une croissance exceptionnelle. En quelques décennies, la petite capitale administrative est devenue une métropole de plus d’un million d’habitants.
La ville a toujours grandi plus vite que les prévisions et les plans d’urbanisme. Les quartiers se sont étendus principalement le long des grands axes de communication, tandis que les infrastructures et les services, rapidement saturés, n’ont suivi que tardivement et de manière partielle. Aujourd’hui, l’agglomération génère plus de 3,1 millions de déplacements quotidiens. La mobilité est ainsi devenue l’un des principaux défis d’une ville dont la structure s’est largement construite à partir des besoins immédiats et des adaptations quotidiennes de ses habitants.
Face à cette situation, la Région de Nouakchott a engagé une transformation progressive de son système de mobilité. Le Plan de mobilité urbaine durable associe le développement d’un réseau de transports collectifs plus structuré, la mise en place du futur BHNS, l’amélioration de l’intermodalité et une attention nouvelle portée aux déplacements piétons. Il ne s’agit plus seulement de transporter davantage de voyageurs, mais aussi de mieux intégrer les infrastructures de mobilité dans la ville et de contribuer à l’apaisement d’un centre particulièrement dense, minéral et sollicité.
C’est dans ce cadre que la Région de Nouakchott, maître d’ouvrage, a confié à BAREC les études techniques de deux opérations pilotes complémentaires : l’aménagement d’un Terminus d’autobus face à l’Hôpital National et la création d’une Coulée Verte à proximité du marché de la Capitale. Développés dans le cadre du programme ARENDDRE, financé par l’Union européenne et cofinancé par le FFEM, ces projets cherchent à expérimenter, à petite échelle, une manière d’associer mobilité, espace public, végétalisation et adaptation climatique, afin d’en tirer des enseignements susceptibles d’être reproduits ailleurs dans la ville.
Leur implantation hypercentrale les place en relation directe avec le futur BHNS. Le Terminus borde le tracé prévu de la ligne 3 sur l’avenue Gamal Abdel Nasser, tandis que la Coulée Verte se situe à proximité du carrefour BDM, au croisement prévu des lignes 4 et 5. Ces deux opérations viennent ainsi compléter la transformation du système de transport par une requalification de l’espace urbain, fondée sur des cheminements piétons plus confortables, davantage d’ombre et de végétation ainsi qu’une meilleure insertion des pôles de mobilité dans le centre-ville.
C’est dans ce contexte qu’a été conçu le nouveau Terminus d’autobus de Nouakchott. Il occupe une parcelle rectangulaire d’environ 1.800 m², qui appartienne à la Société de Transport Public, jusqu’alors utilisée comme parking par le personnel de l’Hôpital National et d’autres usagers de passage. Le site se trouve le long de l’avenue Gamal Abdel Nasser, l’une des principales artères de la capitale, face à l’entrée de l’hôpital, dans un environnement intensément fréquenté par les piétons, les taxis et les véhicules, et animé par de petits commerces et des restaurants de méchoui. En quelques mètres à peine, ce lieu concentre une grande part de la vitalité de Nouakchott, mais aussi des tensions qui traversent quotidiennement son espace urbain.

Cinq lignes du nouveau réseau d’autobus urbains mis en service en 2025 y auront leur point de départ et leur terminus. Avant sa mise en place, Nouakchott, capitale de plus d’un million d’habitants, ne disposait pas d’un réseau structuré d’autobus capable d’organiser clairement ses principaux déplacements collectifs. Le Terminus n’a pas pour seule fonction d’offrir un point d’arrivée et de départ : il doit aussi ordonner les circulations, protéger les espaces d’attente, apporter de l’ombre et du confort et établir une relation plus lisible entre le transport et l’espace public.
Pour aborder ces enjeux, nous nous sommes d’abord appuyés sur les outils et les références qui nous étaient les plus familiers : manuels techniques, projets comparables et exemples provenant, dans leur grande majorité, de villes européennes. Dans ces contextes, la conception des pôles d’échanges accorde généralement une place centrale à la fluidité des circulations, à la continuité des cheminements et à l’ouverture de l’espace sur la ville.
Les objectifs poursuivis restaient pleinement pertinents : efficacité, sécurité, accessibilité et confort. Mais nous avons progressivement compris que la manière de les traduire dans l’espace ne pouvait pas être transposée telle quelle. Les principes pouvaient être partagés ; les solutions devaient, elles, être réinterrogées à partir des pratiques locales, des contraintes du site et des moyens réellement disponibles. Nouakchott nous obligeait ainsi à regarder autrement ce qui nous semblait évident et, surtout, à écouter les acteurs locaux, qui connaissent parfaitement la réalité environnante.
La clôture que nous ne comprenions pas au départ
La clôture du Terminus en fournit un exemple très concret. Notre première intuition était de laisser le site ouvert. Nous imaginions un lieu perméable, en relation avec la ville, doté de bancs et d’espaces ombragés, qui pourrait presque fonctionner comme un espace public associée au transport.
La Région de Nouakchott insistait pourtant pour que le Terminus soit clôturé. Au début, nous avions du mal à en comprendre la raison. Pourquoi fermer un espace que nous voulions précisément ouvert, fluide et fonctionnel?
La réponse était sous nos yeux. À Nouakchott, il est courant, notamment en fin d’après-midi, de voir des groupes déployer une grande natte dans presque n’importe quel espace disponible : un trottoir, un parking, parfois même une surface asphaltée. Ils s’y installent, assis ou allongés, parfois pendant des heures, pour discuter, préparer le thé, manger ou prier. C’est une manière quotidienne de passer la soirée et de s’approprier l’espace.
En observant cette pratique à travers le projet, nous avons compris quelque chose de très simple : si nous aménagions un espace plat, propre, ombragé et équipé de bancs, il deviendrait probablement un lieu idéal où rester, même sans aucune intention de prendre l’autobus.
Nos interlocuteurs locaux l’avaient compris avant nous. La décision de clôturer le Terminus a alors commencé à prendre tout son sens.
Le Terminus devait avant tout assurer sa fonction : permettre l’arrivée et le départ des autobus, la circulation des voyageurs et une attente confortable et ordonnée. Il a donc été décidé de le clôturer et d’en contrôler l’accès. Non que l’autre manière d’occuper l’espace soit illégitime, mais ces deux fonctions devaient chacune trouver leur place.
Fermer le Terminus ne supprimait pas le besoin d’un espace ouvert. Cela le déplaçait.
À proximité de la parcelle, la présence de l’Hôpital National, des patients et de leurs accompagnants, qui attendent souvent à l’extérieur, ainsi que des petits commerces et des restaurants déjà installés, révélait la nécessité d’un lieu public complémentaire.
La future place est née de cette distinction : préserver un espace ordonné et contrôlé pour le transport sur l’espace du terminus, tout en aménageant à proximité un lieu ouvert, ombragé et accueillant. Elle n’a pas vocation à devenir un grand espace de représentation, mais à offrir un lieu où l’on puisse attendre, se rencontrer.

Le projet distingue ainsi deux besoins complémentaires : un espace opérationnel et contrôlé consacré au transport, et un espace ouvert où la ville puisse s’arrêter, attendre et se rencontrer.
Une pratique informelle porte parfois en elle une part de la solution
L’ambition de développer des actions pilote en matière de végétalisation était au cœur du projet. Ici, l’observation d’une autre pratique observée dans les rues de Nouakchott a pris tout son sens. Dans le centre-ville, des dizaines de petits vendeurs de plantes s’installent de manière informelle sur les trottoirs. Peu à peu, leurs pots et leurs arbres y forment des pépinières improvisées.
D’un point de vue fonctionnel, le problème est évident : ils occupent une partie du trottoir et, dans certains cas, gênent le passage des piétons. Cependant, ces personnes parviennent à maintenir des plantes en vie à Nouakchott. Elles les arrosent, les entretiennent et en tirent leurs revenus.
Plutôt que de chercher uniquement à retirer cette activité de la voie publique, nous nous sommes demandé si elle ne pouvait pas trouver sa place dans le nouvel aménagement. La piste étudiée est simple : réserver certaines zones de la future place, en lien avec les « jardinières » (espaces plantés dans le cadre du projet), afin de les mettre à la disposition de ces petits vendeurs.
Ils disposeraient ainsi d’un lieu plus adapté pour exercer leur activité. Les piétons retrouveraient l’usage des trottoirs, tandis que la place gagnerait en animation et en végétation. Certaines jardinières pourraient être associées à leur activité, de manière à confier leur entretien quotidien à des personnes ayant un intérêt direct à maintenir les plantes en bon état.
Et si, plutôt que de supprimer une pratique informelle, nous cherchions à comprendre la fonction qu’elle remplit et à lui offrir une place plus appropriée ?

Créer du sol pour végétaliser la ville
À Nouakchott, introduire de la végétation dans l’espace public exige non seulement de choisir des plantes capables de résister au climat et à la salinité des sols, mais aussi de disposer d’un sol qui permette de les maintenir en vie.
Le choix s’est porté en priorité sur des plantes autochtones de Mauritanie, ainsi que sur des espèces déjà présentes dans les jardins, les rues et les espaces publics de Nouakchott, dont l’adaptation aux conditions de la ville est ainsi avérée. Quelques espèces moins courantes ont également été introduites à titre expérimental, afin d’observer leur comportement dans ce milieu.
La principale difficulté est apparue lorsqu’il a fallu déterminer dans quel substrat les planter. La terre végétale utilisée habituellement pour préparer une jardinière est presque introuvable en Mauritanie. L’importer serait coûteux et peu cohérent avec un projet fondé sur l’autonomie et la durabilité.
Cela nous a conduits à ne plus considérer le sol comme un matériau qu’il suffirait d’acheter, mais comme une matière qu’il fallait construire. À partir d’expériences antérieures et, surtout, d’échanges avec des agriculteurs et des personnes habituées à cultiver dans ces conditions, un mélange composé de matériaux disponibles localement a été défini : sable lavé, fumier de chameau bien mûr, argile locale et paille, combinés selon des proportions précises.
Le sable facilite le drainage, l’argile contribue à retenir l’humidité, le fumier apporte de la matière organique et la paille améliore la structure du sol. La surface sera également protégée de l’évaporation par un couvert de plantes succulentes adaptées aux conditions arides du milieu.
Il ne s’agit ni d’une solution sophistiquée ni d’une recette figée, mais d’une tentative de produire un sol fertile à partir des ressources disponibles et de savoir-faire qui ne proviennent pas uniquement des études techniques. Une grande partie de ces connaissances nous vient d’agriculteurs et d’autres personnes qui, depuis des années, parviennent à faire pousser des plantes dans ce milieu.
Notre tâche a consisté à recueillir ces savoirs, à les mettre en relation avec les besoins du projet et à les traduire en une solution susceptible d’être mise en œuvre, entretenue et ajustée au fil du temps. Avant de végétaliser la ville, il a fallu commencer par créer le sol dont cette végétation a besoin.
Déconstruire pour mieux adapter
Nous n’avons pas cherché à concevoir un grand objet urbain. Nous avons plutôt travaillé sur une série de mesures simples, adaptées à la réalité du contexte, compatibles avec les usages locaux et capables de continuer à fonctionner une fois les travaux achevés.
Ces objectifs sont modestes. Pourtant, les atteindre à Nouakchott n’est pas toujours simple. La complexité du projet réside peut-être moins dans ce que l’on voit que dans tout ce qu’il nous a fallu comprendre pour parvenir à le simplifier.
Le Terminus est encore en cours de réalisation. Nous ne pouvons donc pas présenter ces choix comme des solutions définitivement validées. Certains fonctionneront comme nous l’espérons ; d’autres devront sans doute être ajustés. Cela aussi fait partie du processus.
Après plus de quatre années passées à vivre et à travailler en Mauritanie, j’ai commencé à comprendre certaines pratiques sociales qui m’auraient probablement échappé lors de mes premières visites. Une mission de quelques jours permet de visiter, de mesurer, de rencontrer les acteurs et de recueillir de nombreuses informations. Mais certains usages ne se révèlent véritablement que lorsque l’on vit sur le territoire.
Ce savoir reste incomplet. Il le restera sans doute toujours. Mais il m’a appris à me méfier des réponses trop rapides et à accepter que les solutions les plus évidentes sur le papier ne soient pas nécessairement les plus justes sur le terrain.
Écouter. Observer. Comprendre. Questionner. Adapter.
Adapter ne signifie pas revoir les ambitions à la baisse. Nous voulons toujours un système de transport efficace, des espaces publics agréables, de l’ombre, de la végétation, de l’accessibilité, de l’assainissement et des solutions durables. Apprendre à se remettre en question, c’est chercher la manière la plus juste d’y parvenir.
Cette expérience dépasse le seul cas du Terminus. Elle interroge plus largement la manière dont nous transposons des modèles de mobilité et d’urbanisme entre des villes profondément différentes.
Les principes peuvent voyager. Les solutions, elles, doivent atterrir.
Pour leur permettre de le faire, nous, concepteurs et techniciens, devons accepter de ne pas toujours comprendre immédiatement la réalité. Cela implique d’écouter ce qui nous échappe au premier abord, d’observer avant de décider et de reconnaître que le savoir du projet ne se trouve pas uniquement dans nos plans.
Il se trouve parfois dans une conversation avec un agriculteur ou un pépiniériste qui maintient des plantes en vie sur un trottoir, auprès d’une famille qui prépare le thé sur une natte à la tombée du jour ou dans les propos d’un interlocuteur de la Région qui répète, réunion après réunion, que le Terminus doit être clôturé.
Peut-être se déconstruire signifie-t-il simplement cela : accepter qu’avant de transformer un lieu, nous devons d’abord laisser ce lieu transformer un peu notre manière de concevoir.



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